Choisir
comme titre une référence à celui du livre de André Gaudrault et Philippe
Marion, intitulé justement "La Fin du Cinéma" c'est d'une certaine façon se
ranger du côté de ceux qui pensent que, effectivement la question de la fin
d'une certaine forme de cinéma est posée. Ce n'est pas forcément
accepter l'idée que le cinéma, en tant qu'expérience culturelle collective, est
appelé à disparaître. Dans un autre domaine, l'économiste Joseph Schumpeter montrait que le processus de
destruction d'anciennes formes de production était concomitant de l'apparition
d'un nouveau système, porté par des vagues d'innovations appelées à transformer
la société toute entière. C'est ce qu'il qualifiait de "destruction
créatrice".
On peut
penser que le processus enclenché depuis quelques années déjà sous le
qualificatif de "révolution numérique" procède des mêmes principes et
nous amènera à terme aux mêmes transformations... Nous reviendrons sur cette
question, avec une revue complète du livre de Gaudrault et Marion, et en y
ajoutant sans doute d'autres titres. A remarquer tout de même que cette
question (celle de la "fin du cinéma") s'est posée déjà à plusieurs
reprises, ne serait-ce qu'au moment où la concurrence de la télévision a amené
les industriels et les producteurs à développer de nouvelles technologies
(cinémascope, relief), censées enrichir l'expérience de la projection
cinématographique en salle, et contrer ainsi l'influence du petit écran. En
témoigne cette couverture de Paris-Match, du 25 juillet 1953, reproduite dans
le livre des auteurs sus-cités. L'expérience cinématographique, en tous cas, ne
se limite plus à la projection collective en salle (une salle obscure
s'entend), dans une temporalité qui correspond à la durée du film. Le DVD,
depuis plusieurs années déjà, et maintenant les fichiers de type MKV ou autres,
permettent une expérience fragmentée et différents types d'allers et retours
sur image qui transforment bel et bien la nature de la relation que le
spectateur entretient désormais avec l'objet cinéma. Quid d'ailleurs des
conséquences de la généralisation de la projection numérique et du DCP ? Car le
fait que le support du film est dématérialisé implique forcément, à brève
échéance, la disponibilité de cette distribution partout où existeront des
dispositifs d'enregistrement et de diffusion compatibles. Et désormais la
qualité est au rendez-vous : écrans 4K et plus et enregistreurs numériques qui
deviendront progressivement accessibles au plus grand nombre. Dès lors
comment amener le public à sortir de chez soi et à se rendre dans les salles ?
On aura beau répéter que voir un film de Fritz Lang ('Secret beyond the door' par exemple) sur un écran OLED ou
dans une salle de cinéma ce n'est pas la même chose (noir et blanc oblige), on
ne convaincra pas grand monde, surtout dans les villes où les salles dites
"d'art et d'essai" n'ont pas projeté de tels films depuis des lustres...
Certains
d'ailleurs, comme Peter Greenaway, pensent que le cinéma est bel et
bien mort et enterré, et estiment que cette agonie a commencé en 1983, avec
l'apparition de a télécommande pour le magnétoscope (rien à voir donc avec le
numérique, puisque le dispositif d'alors est simplement électronique, même s'il
comporte des circuits intégrés numériques). En réalité, Greenaway pense qu'à la
projection en salle, avec des spectateurs passifs devant l'écran, est en train
de se substituer une expérience interactive, plus en phase avec les
développements actuels en matière de jeux vidéo, de performances multimédia
(lui-même a été très actif sur ce terrain, en témoigne cette vidéo sur YouTube), et de télévision connectée, dernière tentative en
date des médias de masse et des industriels pour récupérer l'énorme potentiel
généré par les réseaux sociaux. Cette révolution remettrait en question les
fondements mêmes de la production de films de cinéma, telle que nous la
connaissons - disparition de la caméra par exemple, comme il le dit dans cette
interview diffusée sur YouTube.
Un autre
aspect de cette transformation radicale de la production et de la diffusion -
qui n'est pas abordé par Gaudreault et Marion, et à peine effleuré par David
Bordwell dans son dernier ouvrage, concerne le futur de certains métiers liés à la
post-production et l'avenir de ce secteur tout entier d'ailleurs. En effet,
avec les développements que l'on connait, il est devenu relativement facile
pour un "indépendant" (ne parlons pas d'amateur, car cette
catégorie n'existe plus) de s'équiper avec du matériel et des logiciels
autrefois réservés à des sociétés de production disposant d'une infrastructure
conséquente. Après Final Cut Pro, devenu le principal concurrent d'Avid, le
dernier pavé dans la mare digitale nous vient du britannique Blackmagic
Design qui, après avoir racheté DaVinci et son fameux logiciel d'étalonnage
numérique Resolve, en a mis à disposition de tous une
version gratuite, dite "Lite", avec quelques limitations par
rapport à la version complète, mais qui est parfaitement opérationnelle,
multiplateforme et permettant à toute personne équipée d'une machine récente,
tournant sous Mac OS ou Windows, de se lancer dans l'étalonnage
professionnel de ses rushes. Sans parler du fait que cette plateforme permet
aussi d'obtenir un DCP final grâce à l'intégration de EasyDCP. On est désormais loin du
laboratoire et des allers et retours avec les copies de travail. Un post récent
de Noam Kroll rend compte de cette évolution et
s'interroge d'ailleurs sur l'avenir des laboratoires et des sociétés de
post-production.

